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Ali Ferzat... - par Marie Kostrz - sur Rue89 - 24 avril 2012

Ali Ferzat, le caricaturiste syrien aux mains brisées, plus engagé que jamais

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Naguère brisées, les mains du caricaturiste syrien Ali Ferzat peuvent aujourd’hui en serrer d’autres. Elles peuvent de nouveau porter un verre à ses lèvres, soulever un paquet. Elles peuvent aussi et surtout dessiner. Alors qu’ils le rouaient de coups en août dernier, à Damas, ses agresseurs avaient juré qu’ils les lui broieraient. Pour qu’il ne puisse plus croquer « des dessins qui déshonorent » les dirigeants d’un régime pourtant contesté depuis plusieurs mois par une révolte populaire. Ils n’auront pas atteint leur but. Huit mois plus tard, la pointe du feutre noir qu’Ali Ferzat a constamment dans sa poche donne toujours vie à des croquis piquants contre Bachar el-Assad et ses alliés. L’image d’un homme au visage tuméfié, à l’œil gauche abîmé et aux mains bandées, qui avait fait le tour de la Toile, est bien loin. De passage en France, Ali Ferzat est méconnaissable : sa barbe grisonnante finement taillée est fendue d’un large sourire, son œil bleu opalin se fait tantôt grave, tantôt malicieux. La rééducation aura eu raison des coups et des brûlures.

Au début, il ne dessine qu’un uniforme

A présent installé au Koweit où il se fait soigner, Ali Ferzat n’a pas laissé la révolution derrière lui. Il en parle tout de go et se veut résolument optimiste : « Les médias étrangers sont négatifs, ils parlent beaucoup des limites du soulèvement, de ses dérives. Mais après un an et un mois, le peuple syrien est toujours dans la rue. Le régime fait tout pour qu’une guerre civile éclate mais il reste uni contre Bachar el-Assad ». Le peu de réaction des gouvernements étrangers l’accable, et les rend complices, selon lui, de la mort de chaque Syrien, tué par les balles ou les bombes du régime. Lui n’a pas sa langue dans la poche. Quelques mois avant la révolution, l’artiste avait décidé de repousser les limites de la censure en représentant les caciques du régime sous leurs propres traits : « Avant, j’illustrais le Président par un homme en uniforme par exemple. Il ne lui ressemblait jamais physiquement et jamais je n’accompagnais le dessin par un texte. Puisque tous les pays arabes connaissent les mêmes travers – dictature, pauvreté, répression –, il était possible de ruser pour passer le contrôle des autorités. Même si la population, elle, comprenait qui était visé ! ».

Des caricatures brandies en manifs

En décembre 2010, la révolution tunisienne a encouragé l’artiste à se passer de cette astuce, qui lui a permis pendant des décennies de critiquer un pouvoir qui ne tolère pas la fronde. A cette époque, les visites de son site internet, où il poste ses caricatures, augmentent « jusqu’à 14 000 par jour ». Ali Ferzat sent que ses concitoyens sont prêts à renverser leur dictateur : « Dans les cafés, les taxis, les gens osaient parler de politique alors qu’avant c’était inimaginable ». Le dessinateur commence alors à représenter Bachar el-Assad sous ses propres traits. Il donne au président syrien un air penaud, le représente recroquevillé sur l’accoudoir d’un fauteuil éventré dont il a été expulsé par les ressorts. Il dénonce l’hypocrisie d’un chef d’Etat qui déclare aimer et respecter un peuple qu’il maltraite. Ses dessins, partagés sur Facebook et brandis dans les manifestations une fois la révolution commencée, sont diffusés dans le monde entier après l’attaque dont il est victime à Damas le 25 août 2011.

« J’allais chez Assad, il venait chez moi »

Quelques jours avant d’être passé à tabac par des hommes cagoulés, il a publié une caricature de Bachar el-Assad faisant du stop devant une voiture conduite par Kadhafi. Il est convaincu que son attaque a été préparée par le président lui-même. L’artiste a connu personnellement le dictateur syrien. Les deux hommes se sont rencontrés pour la première fois en 1996, lorsque Bachar el-Assad, alors fils du président Hafez el-Assad, avait surgi à une de ses expositions : « Il a été étonné que je critique en public le régime. Il m’a donné son numéro de téléphone. On s’est revus à plusieurs reprises, j’allais chez lui, il venait chez moi. On parlait surtout d’art ». Lorsqu’Hafez el-Assad décède en 2000, Bachar, lui succède. Ali Ferzat lui conseille alors d’accorder une plus grande liberté aux médias. A cette époque, la Syrie connaît le « printemps de Damas », une très courte période d’ouverture démocratique.

Harcèlement, menaces et convocations

En 2001, Ali Ferzat est autorisé à créer un journal satirique, Al-Domari. Le premier média indépendant depuis le coup d’état du Baas en 1963. Ses espoirs seront vite déçus, la rupture avec Bachar el-Assad rapidement consommée : « Tant qu’il n’était pas au pouvoir, il pouvait envisager la critique. Lorsqu’il a pris la tête du pays, il n’a pas supporté d’être à son tour remis en cause. Il s’est retourné contre tous les intellectuels qui l’avaient conseillé auparavant ». Dès le premier numéro d’Al-Domari, Ali Ferzat rencontre en effet des difficultés. La publication d’un texte qui souligne le paradoxe d’un régime qui dit vouloir aider son peuple tout en se complaisant dans l’opulence n’est pas du goût des autorités. Le caricaturiste sourit : « Bien sûr, on a cru au printemps de Damas, mais au final Bachar el-Assad se prenait lui aussi pour un Dieu, comme Staline ! ». Harcèlement téléphonique, menaces, convocations chez les « moukhabarats » (services de sécurité), manifestations hostiles devant les locaux du journal... pendant deux ans, Ali Ferzat n’a pas eu une minute de répit : « Le régime faisait pression pour que je prenne la décision de fermer le journal, mais je n’ai pas cédé, c’est eux en 2003 qui ont ordonné l’arrêt de la publication ».

« Ali Ferzat n’a pas attendu la révolution »

Cette détermination a fait d’Ali Ferzat une personne très respectée des opposants syriens. L’un d’eux explique : « Il n’a pas attendu la révolution pour critiquer le régime, il est resté à Damas aussi longtemps que possible et a souffert de son engagement ». Plantu, caricaturiste au Monde et président de l’association Cartooning for peace, souligne également son courage : « Il a toujours travaillé à Damas. Faire des caricature du temps de Hafez el-Assad n’était pas du tout quelque chose de facile ». En 1990, les deux hommes avaient exposé leurs dessins ensemble à Tunis, lors d’une exposition sur la liberté d’expression organisée par Amnesty international.

Une renommée exploitée par le pouvoir

La renommée internationale de l’artiste, dès les années 80, n’a pas facilité la vie d’Ali Ferzat : « Le gouvernement profitait du fait que je sois publié à l’étranger pour dire qu’il tolérait une certaine liberté d’expression. Alors qu’il n’en était rien : j’ai toujours été surveillé ou même interdit de travailler dans les journaux ». Sa notoriété ne l’a pas non plus préservé de l’ire de certains dirigeants étrangers. En 1989, lors d’une rétrospective à l’Institut du monde arabe à Paris, l’ambassadeur irakien fait un scandale en découvrant l’un des dessins d’Ali Ferzat. Un homme moustachu se penche par la fenêtre d’une maison et demande à un affamé de faire moins de bruit pour ne pas gêner la somptueuse réception qui s’y déroule. La caricature a finalement dû être décrochée. Plantu se souvient : « Ce qui est incroyable, c’est que l’ambassadeur avait reconnu dans ce dessin Saddam Hussein alors qu’Ali Ferzat n’avait dessiné qu’un homme moustachu. Il aurait pu s’agir de n’importe quel pays arbitraire de la région... ». Et donc peut-être de la Syrie.

Son premier dessin publié à 12 ans

Sur le coin d’une table d’un café parisien, le dessinateur reproduit en deux coups de crayon la première caricature qu’il avait envoyée au quotidien syrien Al-Ayyam alors qu’il n’avait que 12 ans. Sur le dos d’une baleine nommée Algérie se tiennent le général de Gaulle qui s’enfuit et un pied-noir qui tente de le retenir. Le président français prévient : « Il faut partir, ce n’est pas une île », en référence au premier voyage de Sinbad dans « Les Mille et une nuits ». Dans le conte, après avoir accosté sur une île, le marin se rend compte qu’il s’agit en fait du dos d’une baleine et finit par payer son imprudence lorsque le cétacé s’enfonce dans la mer et l’entraîne dans les flots. Un présage du caricaturiste encore enfant sur les pieds-noirs qui souhaitaient rester en Algérie. Ali Ferzat s’amuse : « Le directeur de la publication d’Al-Ayyam m’avait appelé pour m’inviter à Damas, mais je n’y suis pas allé, j’étais trop petit ! [Ali Ferzat est originaire de Hama, ndlr] Il était étonné de voir que je n’étais pas plus âgé ».

« Le régime a créé ses propres artistes »

Le regard fixe de détermination, le caricaturiste explique qu’un « artiste ne doit pas avoir peur, doit dessiner, oser parler, critiquer. Défendre la liberté ». Ce credo, regrette-t-il, n’est pas respecté par bon nombre de ses confrères syriens. Car si depuis le début de la révolution, certains intellectuels et artistes se sont publiquement prononcé contre le régime, beaucoup se murent dans le silence : « Le régime a créé ses propres artistes, qu’il protège et avantage. Ils ne l’ont jamais critiqué. Pour eux, c’est trop tard, s’ils ne se sont pas déjà ralliés à l’opposition, je doute qu’ils nous rejoignent un jour ». Certains artistes ont ainsi pu ouvrir des sociétés et des galeries sans jamais être ennuyés par le pouvoir en place. Des attitudes qui hérissent Ferzat : « L’art doit servir la société, il ne doit pas être une stratégie pour maximiser ses intérêts ».

« Seule la nation syrienne compte »

La révolution, en bouleversant les cadres établis, a permis l’émergence d’un art nouveau, non-adossé au régime. Une résurrection déjà ébauchée avec le développement d’Internet : « J’ai commencé à publier mes dessins sur mon site après la fermeture d’Al-Domari. J’avais aussi ouvert une galerie à Damas où le public pouvait voir ceux qui n’étaient pas acceptés dans les journaux ». L’engagement d’Ali Ferzat pour la révolution ne s’est pas fait sans heurt dans la communauté artistique syrienne. Une partie a publié dans Tishreen, un journal gouvernemental, un texte le calomniant, arguant qu’en étant contre Bachar el-Assad, Ali Ferzat était contre la nation syrienne. Le dessinateur ne s’est pas laissé intimider. Droit sur sa chaise, l’air sérieux, il garantit ne pas porter la moindre attention à ces attaques personnelles. Pour lui, assure-t-il, seule la nation syrienne compte. Malgré les conséquences, se battre (avec un stylo) pour contribuer à rendre son futur meilleur reste à ses yeux une évidente priorité.

Article extait de Rue89.com ici

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