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Non, « Charlie Hebdo » n’est pas obsédé par l’islam - 24 février 2015

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De qui se moquait le journal satirique Charlie Hebdo, avant que deux terroristes islamistes assassinent cinq caricaturistes et six autres personnes présentes à la conférence de rédaction du 7 janvier ? Est-il vrai que ce journal faisait preuve d’une « obsession » à l’encontre des musulmans, comme cela a pu être dit à la suite des attentats, notamment dans une tribune du Monde du 15 janvier 2015, à laquelle ont contribué plusieurs chercheurs ?

Pour apporter une réponse raisonnée à cette question, nous analysons les 523 « unes » du journal de janvier 2005 (n°655) au 7 janvier 2015 (n°1177). Si les « unes » de Charlie Hebdo ne résument pas à elles seules le journal, elles en sont toutefois la vitrine, que même des non-lecteurs peuvent voir en devanture des kiosques. Le faible nombre d’abonnés que comptait Charlie Hebdo avant les assassinats laisse d’ailleurs supposer que c’est sur la base de ses « unes » que le journal a été accusé d’islamophobie. De cette analyse, il ressort plusieurs enseignements.

Quatre grands thèmes émergent des « unes » de Charlie Hebdo : la politique ; les personnalités médiatiques du sport et du spectacle ; l’actualité économique et sociale ; et la religion. Sur les 523 « unes » parues au cours des dix dernières années, près des deux tiers (336) concernent la politique. L’actualité économique et sociale vient ensuite (85 « unes »), puis les personnalités médiatiques du sport et du spectacle (42). La religion n’est le thème que de 7 % des « unes » (38). Enfin, 22 unes traitent de plusieurs sujets à la fois : politique et médias (n°919), médias et religion (n°928), religion et politique (n°932), religion et questions sociales (n°917), etc.

Au sein de la thématique politique, un peu plus de la moitié des « unes » portent sur des personnalités de droite (en majorité Nicolas Sarkozy), près d’un quart sur des personnalités de gauche, 7 % sur l’extrême droite et 9 % sur des personnalités politiques internationales (et 9 % sur plusieurs cibles à la fois).

Parmi les « unes » relevant de l’actualité économique et sociale, un peu plus de 50 % portent sur les mouvements sociaux ou sur les Français en général (comme le n°1104), 21 % portent sur les sexes ou la sexualité (par exemple le n°1155), 18 % portent sur la délinquance, la violence politique ou le terrorisme, et 6 % portent sur les relations entre générations.

Au sein des personnalités médiatiques du sport et du spectacle, on trouve environ un tiers de créateurs (auteurs, chanteurs, réalisateurs, acteurs, humoristes, etc.) et deux tiers de sportifs et de personnalités des médias.

Au fil des années, cette répartition en quatre catégories principales a peu changé. Néanmoins, la politique devient un sujet encore plus présent en période d’élection présidentielle.

Irrévérencieux et indéniablement antiraciste

Parmi les 38 « unes » ayant pour cible la religion, plus de la moitié vise principalement la religion catholique (21) et moins de 20 % se moquent principalement de l’islam (7). Les juifs, quant à eux, sont toujours raillés aux côtés des membres d’au moins une autre religion, comme l’islam dans le n°1057. Trois « unes » concernent toutes les religions à la fois, notamment les « unes » 983 et 1108.

Au total, de 2005 à 2015, seulement 1,3 % des « unes » se sont moquées principalement des musulmans. De fait, Charlie Hebdo n’était pas « obsédé » par l’islam. Si obsession il y avait, celle-ci était plutôt dirigée vers des hommes politiques français, au premier rang desquels Nicolas Sarkozy et, dans une moindre mesure, les Le Pen et François Hollande. Quant à certaines des « unes » les plus virulentes, on peut considérer qu’elles sont dirigées contre l’extrême droite française (n°965 et n°1031) et la religion catholique (n°1064, 1080 et 1111).

Alors même que la religion est un sujet de « une » très mineur, et que parmi les quelques « unes » traitant de religion, assez peu sont consacrées à l’islam, depuis les procès de 2007 et de 2012 sur la publication des caricatures de Mahomet ce sont principalement des associations musulmanes qui intentent des procès à Charlie Hebdo. Par contraste, dans les années 1990, c’était surtout l’extrême droite et des associations catholiques identitaires qui intentaient des procès au journal satirique. En outre, avant même l’attentat du 7 janvier, les derniers actes violents contre le journal avaient eux aussi été commis, suite à l’édition « Charia Hebdo » en 2011, au nom de l’islam.

Besoin de chercheurs en sciences sociales

A la lecture, il apparaît que Charlie Hebdo, conformément à sa réputation, est un journal irrévérencieux de gauche, indéniablement antiraciste, mais intransigeant face à tous les obscurantismes religieux, musulman inclus. Ce qu’il faut expliquer, donc, ce n’est pas pourquoi Charlie Hebdo était islamophobe, mais pourquoi, de nos jours, seuls des extrémistes se revendiquant de l’islam cherchent à museler un journal qui se moque – entre beaucoup d’autres choses – de leur religion.

Pour progresser dans la compréhension de ces événements dramatiques et contrecarrer les mécanismes qui en sont à l’origine, il est nécessaire de ne pas travestir la réalité des faits et de poser les bonnes questions. Nous avons besoin de chercheurs en sciences sociales qui recueillent des données fiables et les analysent de façon impartiale, pour savoir notamment dans quelle mesure les terroristes et plus largement les fondamentalistes musulmans bénéficient, en France, d’une base sociale rejetant les valeurs de la République.

Cette contribution des sciences sociales est d’autant plus urgente que, comme l’indique le sociologue Olivier Galland, le manque de connaissances sérieuses « laisse le champ libre aux interprétations et aux solutions simplistes ».

Par Jean-François Mignot (Sociologue) et Céline Goffette (Sociologue)


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Toutes les Unes de Charlie Hebdo pour l'année 2014

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Les Unes de Charlie Hebdo sur Strips Journal.

Merci à l'internaute qui a réalisé ce travail.

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« C’est Charlie, venez vite, ils sont tous morts » - Par Soren Seelow - 13/01/15

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Sur la table, devant elle, Sigolène Vinson avait posé sa lecture du moment : La Faute de l’abbé Mouret, d’Emile Zola, l’histoire d’un prêtre déchiré entre sa vocation religieuse et l’amour d’une femme. Ce mercredi 7 janvier, peu après 10 heures, chacun s’est embrassé en se souhaitant la bonne année. C’était jour de rentrée pour l’équipe de Charlie Hebdo, la première conférence de rédaction de 2015. C’était aussi l’anniversaire de Luz, le dessinateur. Sigolène Vinson, la préposée habituelle aux chouquettes, avait donc apporté un « gâteau marbré » de la boulangerie du coin.

La jeune femme, chroniqueuse judiciaire de l’hebdomadaire satirique, se souvient de chaque détail de cette matinée où les rires se sont tus. Elle nous reçoit dans les locaux de Libération, qui offre l’asile depuis vendredi aux rescapés de Charlie Hebdo pour réaliser le numéro d’après, qui doit sortir mercredi 14 janvier. Elle chasse d’un bref sourire les ombres qui hantent son visage. Dix de ses amis ont été assassinés sous ses yeux mercredi. Elle a été épargnée. Elle tient à témoigner, dans un flot de mots entrecoupé de silences, de sourires et de larmes, pour ressusciter ce qu’était Charlie Hebdo, la joie de vivre et les morts.

En entrant dans la rédaction, ce jour-là, son gâteau dans les bras, elle salue Angélique, la femme chargée de l’accueil, dont le bureau fait face à l’entrée. Immédiatement à gauche se trouve celui de Simon Fieschi, le webmaster, qui tourne le dos à la porte blindée. Dans la kitchenette, Tignous prépare le café. Comme souvent, des « invités » de la rédaction sont présents. Michel Renaud est venu rendre à Cabu des dessins empruntés pour un festival qu’il a fondé, le Rendez-vous du carnet de voyage. Il a apporté un cadeau emballé dans un gros paquet : un jambon.

Charb, comme toujours, griffonne

Lila, le petit cocker roux du journal, trottine de jambes en jambes. Avec une inclination particulière pour Cabu, surtout quand il y a du jambon, « parce qu’il donne toujours sa part au chien ». Sigolène Vinson parle au présent, des morts comme des vivants. Arrivé en retard, Philippe Lançon bougonne parce qu’il n’y a pas assez d’exemplaires de Charlie pour tout le monde. Un concours de blagues grivoises chasse rapidement son air chagrin : la conférence de rédaction vient de commencer.

Autour de la grande table rectangulaire sont assis, de gauche à droite à partir du seuil de la porte : Charb, Riss, Fabrice Nicolino, Bernard Maris, Philippe Lançon, Honoré, Coco, Tignous, Cabu, Elsa Cayat, Wolinski, Sigolène Vinson et Laurent Léger. L’invité, Michel Renaud, est assis sur une chaise dans un coin de la pièce. Luz et Catherine Meurisse, une autre dessinatrice sont en retard. Zineb El Rhazoui, la jeune reporter, est en vacances au Maroc, Gérard Biard, le rédacteur en chef, à Londres. Antonio Fischetti, le journaliste scientifique, assiste à l’enterrement de sa tante en province. Quant à Willem, il goûte peu les conférences de rédaction.

Charb, comme toujours, enchaîne les jeux de mots et griffonne sur les feuilles du chemin de fer. « Il dessinait tout le temps, raconte Sigolène Vinson en esquissant un sourire. Ses feuilles de chemin de fer étaient géniales. J’admirais son sens du détournement. Tous ses dessins traduisaient instantanément nos échanges autour de la table. »

« J’étais emplie d’un sentiment de bonheur »

Ce jour-là, les « échanges » tournent autour du dernier roman de Michel Houellebecq, Soumission, auquel est consacrée la « une » du jour. Il est question de littérature, de racisme, d’Eric Zemmour, des manifestations anti-islam en Allemagne. Certains défendent Houellebecq, d’autres s’inquiètent de la « montée du fascisme » dans la société. Il y a ceux qui parlent et ceux qui observent. Sigolène Vinson, assise à droite de la porte à côté de Laurent Léger, fait partie des plus réservés.

L’économiste Bernard Maris, qui lui fait face, l’invite à s’exprimer. Elle décline l’invitation en lui souriant timidement et se lève pour chercher du café. « A ce moment, dans la kitchenette, j’étais emplie d’un sentiment de bonheur. Malgré le boucan derrière moi, les débats parfois très sportifs entre nous, je réalisais quelle chance j’avais d’appartenir à cette rédaction, de fréquenter ces gens, si drôles, si intelligents, si gentils… »

En retournant dans la salle de rédaction, elle aperçoit Philippe Lançon enfilant son manteau, son bonnet et son sac à dos. Un jeu de mots traverse la pièce. Le dernier de la journée. « Il y avait le mot “susmentionné”, ou quelque chose dans le genre, il y avait “suce” dedans. » Charb lance à Philippe : « On fait cette blague pour que tu ne nous quittes pas. »

« On a entendu “pop pop” »

A cet instant précis, Luce Lapin, la secrétaire de rédaction, s’apprête à quitter la salle pour corriger un numéro spécial sur la gestation pour autrui. Elle a déjà un pied dans son bureau, accolé à celui de Mustapha Ourrad, le correcteur d’origine kabyle qui, après des décennies de présence sur le territoire, vient d’obtenir la nationalité française. Leurs bureaux sont séparés de la salle de rédaction par une simple porte vitrée.

A cet instant précis, « on a entendu deux “pop”. Ça a fait “pop pop” ». Dans une assemblée de dessinateurs affairés à inventer des bulles, des coups de feu font forcément « pop pop ». Les deux balles ont perforé les poumons de Simon Fieschi, 31 ans, le webmaster chargé de gérer le tombereau d’insultes qui affluent à la rédaction depuis des années. Son bureau est le premier qu’on rencontre quand on pénètre dans les locaux. Il sera la première victime de l’équipée vengeresse des frères Kouachi. Grièvement blessé, il a été hospitalisé dans un état critique.

Dans la salle de rédaction, un moment de flottement. « Luce a demandé si c’était des pétards. On s’est tous demandé ce que c’était. » Elle voit Franck Brinsolaro, un des policiers chargés de la protection de Charb, se lever de son bureau, logé dans un renfoncement de la pièce. « Sa main semblait chercher quelque chose sur sa hanche, peut-être son arme. Il a dit : “Ne bougez pas de façon anarchique.” Il a semblé hésiter près de la porte. Je me suis jetée au sol. “Pop pop” dans Charlie, je comprends que ce ne sont pas des pétards. »

La jeune femme rampe sur le parquet en direction du bureau de Luce et Mustapha, à l’autre bout de la pièce. Elle entend la porte d’entrée de la salle de rédaction « sauter » et un homme crier « Allahou akbar ». Puis cette question : « Où est Charb ? ». « Pendant que je rampe au sol, j’entends des coups de feu. Je ne veux pas me retourner pour ne pas voir la mort en face. Je suis sûre que je vais mourir. Je rampe et j’ai mal au dos. Comme si on me tirait dans le dos. » Aucun tir ne l’a touchée.

Réfugiée derrière un muret

Tandis que les balles sifflent dans la pièce, elle parvient à atteindre le bureau de Mustapha et Luce, puis se cache un peu plus loin derrière le muret qui marque la séparation avec celui des maquettistes. Laurent Léger, son voisin de table, est parvenu à se glisser sous le bureau du policier. Adossée au muret, la jeune femme aperçoit Jean-Luc, le maquettiste, qui s’est lui aussi réfugié sous son bureau. Elle entend la scène qu’elle ne voit pas : « Ce n’était pas des rafales. Ils tiraient balle après balle. Lentement. Personne n’a crié. Tout le monde a dû être pris de stupeur. »

Puis tout s’est tu. « Je connaissais l’expression “un silence de mort”… », dit-elle. Le silence, et cette « odeur de poudre ». Sigolène Vinson ne voit rien. Réfugiée derrière le muret, elle entend la mort, elle la sent. Puis elle perçoit des pas qui s’approchent. Elle les mime. Des coups de feu, à nouveau. « Je comprends que c’est Mustapha. » Puis elle voit. « J’ai vu les pieds de Mustapha au sol. » Les pas se rapprochent. Un des tireurs, « habillé comme un type du GIGN », contourne lentement le muret et la met en joue. Il porte une cagoule noire.

« Je l’ai regardé. Il avait de grands yeux noirs, un regard très doux. J’ai senti un moment de trouble chez lui, comme s’il cherchait mon nom. Mon cerveau fonctionnait très bien, je pensais vite. J’ai compris qu’il n’avait pas vu Jean-Luc, sous son bureau. » L’homme qu’elle regarde dans les yeux s’appelle Saïd Kouachi. Il lui dit : « N’aie pas peur. Calme-toi. Je ne te tuerai pas. Tu es une femme. On ne tue pas les femmes. Mais réfléchis à ce que tu fais. Ce que tu fais est mal. Je t’épargne, et puisque je t’épargne, tu liras le Coran. » Elle se souvient de chaque mot.

« Jean-Luc est sous la table, il ne l’a pas vu »

Les yeux plantés dans le regard du tueur, Sigolène Vinson engage un dialogue mental avec lui. Ses pensées courent toutes seules. « Je me suis demandé pourquoi il me disait ça. Je pensais que mes chroniques judiciaires étaient jolies. Je trouvais assez cruel de sa part de me demander de ne pas avoir peur. Il venait de tuer tout le monde et me braquait avec son arme. Je l’ai trouvé injuste. Injuste de dire que ce qu’on faisait était mal, alors que le bien était de notre côté. C’est lui qui se trompait. Il n’avait pas le droit de dire ça. »

Durant cet échange silencieux, elle ne quitte pas son agresseur du regard. « Je lui fais un signe de la tête. Pour garder un lien, un contact. Peut-être qu’inconsciemment, je cherche à l’attendrir. Je ne veux pas perdre son regard car Jean-Luc est sous la table, il ne l’a pas vu, et j’ai bien compris que s’il ne tue pas les femmes, c’est qu’il tue les hommes. »

Dans la salle de rédaction, où se trouve Chérif Kouachi, le frère cadet de Saïd, une femme a été assassinée : Elsa Cayat, psychanalyste et chroniqueuse à Charlie. Saïd Kouachi se tourne vers la grande pièce et crie : « On ne tue pas les femmes. » Trois fois. « A ce moment, je ne sais pas qu’Elsa est morte, dit Sigolène Vinson. Ni que Cécile, Luce et Coco se sont réfugiées dans un autre bureau. »

« On ne tue pas les femmes ! », crie Saïd. Puis il disparaît. Sigolène Vinson perd le contact avec « ces grands yeux doux » qui sortaient de la cagoule. A un moment, elle ne sait plus trop quand, elle s’approche de la fenêtre pour sauter, avant de se rendre compte que c’est « trop haut ». « Je me suis retrouvée avec Jean-Luc, on est resté interdits. On ne savait pas s’ils étaient vraiment partis. » Des coups de feu retentissent au loin, dans la rue. « J’ai entendu Lila, les petits pas de Lila, passer à côté de Mustapha. » Elle mime les petits pas de Lila. Dans son souvenir, la mémoire de ses sens exacerbés, le chien courait de bureau en bureau pendant la tuerie.

Au fond de la pièce, une main se lève

Sigolène retourne dans la salle de rédaction. Sa « vision d’horreur ». « Je vois les corps par terre. Tout de suite, j’aperçois Philippe, le bas du visage arraché, qui me fait signe de la main. Il y a deux corps sur lui. C’était trop. » Elle s’interrompt. Puis reprend, la voix étranglée : « Il a essayé de me parler avec la joue droite arrachée… Je lui ai dit de ne pas parler. Je n’ai pas pu m’approcher de lui. Je n’ai pas pu lui tenir la main. Je n’ai pas réussi à l’aider. C’était trop. » Philippe Lançon, dont les jours ne sont pas en danger, a reçu une balle dans la joue droite.

Tous les morts ont été retrouvés face contre terre. Sigolène enjambe les corps de Cabu, d’Elsa, de Wolinski et de Franck, le policier, pour récupérer son portable dans son manteau. Elle appelle les pompiers. La conversation dure 1 min 42 s. « C’est Charlie, venez vite, ils sont tous morts. » Le pompier lui demande « combien de corps ? ». Elle s’agace, le trouve « con ». Le pompier lui demande l’adresse de Charlie Hebdo. Elle ne s’en souvient plus. Elle répète trois fois : « Ils sont tous morts ! »

Au fond de la pièce, une main se lève. « Non, moi je ne suis pas mort. » C’est Riss. Allongé sur le dos, il est touché à l’épaule. A côté de lui, Fabrice Nicolino fait signe à Sigolène Vinson de venir l’aider. Atteint aux jambes et à l’abdomen, il est assis dans une mare de sang. « C’est horrible à dire, mais comme ses blessures étaient moins apparentes que celles de Philippe, c’était plus facile pour moi de m’occuper de lui. Il m’a demandé quelque chose de frais pour son visage, je lui ai rapporté un torchon mouillé. Puis il m’a demandé de l’eau. Je ne savais pas qu’il ne fallait pas donner d’eau dans ces circonstances, je suis allée remplir une flûte à champagne en plastique dans la cuisine. Il perdait beaucoup de sang. Puis il s’est senti partir, il m’a demandé de lui parler. »

Chaque seconde est une éternité

Ses proches, informés du drame, commencent à l’appeler. « Dès que je décrochais, je hurlais, je tenais des propos incohérents. Riss m’a demandé de me calmer. Dès que je raccrochais, je me calmais, je retrouvais mes esprits. » Coco fait irruption dans la pièce. Elle se précipite sur Philippe Lançon pour lui venir en aide. « Ça m’a soulagée, dit Sigolène Vinson, moi je n’y arrivais pas. »

Chaque seconde semble une éternité. L’attente de l’arrivée des secours, qui tarde, est insupportable. « Tout à coup a surgi dans la salle une femme habillée de noir, assez jolie. J’ai appris plus tard qu’elle travaillait en face, sur le même palier. Elle avait les yeux exorbités. Elle disait : “C’est horrible, c’est horrible.” Elle avait la main sur la bouche. Elle voulait aider, mais elle ne pouvait pas. »

La silhouette de Patrick Pelloux apparaît dans l’embrasure de la porte. « Je l’ai vu se pencher sur le corps de Charb. Il lui a pris le pouls au niveau du cou. Puis il lui a caressé la tête et lui a dit : “Mon frère.” » Le récit s’interrompt. Elle reprend : « Il lui a dit “Mon frère”. » La conversation se noie à nouveau : « Mon frère… »

La jeune femme se souvient qu’on lui fait alors quitter la pièce. On l’emmène dans « l’aquarium », le grand bureau vitré où travaillent d’ordinaire Zineb, Laurent Léger et Gérard Biard. « Je vois Luz, je ne comprends pas ce qu’il fait là car il n’était pas à la conférence de rédaction. Je suis ahurie. Puis je vois Laurent Léger, je ne comprends pas non plus car lui y était. Je suis tellement contente. Des pompiers arrivent, puis Riss. Je m’aperçois qu’il y a Cécile, Coco et Luce. C’est là que je me rends compte qu’il y a des vivants. Que toutes les femmes, en dehors d’Elsa, sont vivantes. »

Arrivé en retard à la conférence de rédaction, Luz avait apporté une galette des rois. Le gâteau marbré de Sigolène Vinson, lui, a « volé en éclats ». Lila, le cocker roux, a continué de courir de table en table. La jeune femme cherche ses mots. Le sens se dérobe. « Cette rédaction, ce n’était que des rires et de la gentillesse. Une vraie douceur, une vraie tendresse. Quand j’ai vu Cabu et Wolinski, des vrais, vrais gentils, je n’ai pas compris… »

Par Soren Seelow


Article extrait de lemonde.fr

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La véritable histoire du petit Jésus - Hors-Série Charlie Hebdo - nov./déc. 2014

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Présentation Charlie Hebdo :

Ce que votre curé n’a jamais osé vous raconter est enfin révélé dans ce nouvel Évangile selon Riss. Car saviez-vous que le Petit Jésus était enfant du péché, terreur des dragons, rebouteux des bacs à sable, tueur d’enfants, faiseur d’aveugles, enfant-roi hyperactif, bourreau de ses profs et apprenti prophète ? Riss nous raconte — d’après les Évangiles dits apocryphes, longtemps écartés par les gardiens du dogme — une histoire hilarante, stupéfiante, bien différente de celle que l’on connaît. Mais pas moins sérieuse. Car les écrits chrétiens des origines n’ont pas lésiné sur l’invention, l’heroic fantasy, le roman rose et le roman noir, voire le sado-maso, le gore, le trash, si bien que les empêcheurs de fantasmer en rond de l’Eglise catholique ete romaine ont fini par les traiter d’hérétiques. Mais bien plus tard. Voici, chères ouailles, pour votre édification, la véritable histoire du Petit Jésus.

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La reprise tranquille, L'année 2014 en dessins

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Présentation Charlie Hebdo :

Une sélection des meilleurs dessins de Charlie Hebdo, dans lesquels Cabu, Catherine, Charb, Coco, Foolz, Honoré, Luz, Riss, Tignous, Willem, Wolinski… passent en revue l’actu des douze derniers mois.

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De 1969 à 1981, les Unes de Charlie Hebdo - octobre 2014

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Présentation Charlie Hebdo :

«Pas de posture, pas de comédie, pas de putasserie, pas de tricherie, pas de raffinage, du brut, de l’honnête !»

À travers près de 700 Unes, cet ouvrage nous invite à une mise en perspective des événements : abolition de la peine de mort, libération des mœurs, droit à l’avortement, émergence de l’écologie politique, chute des dictatures espagnole et portugaise, fin de la guerre du Vietnam, passage de la gauche au pouvoir… À la pointe des grands débats de l’époque, Charlie Hebdo ne s’est pas contenté de commenter l’actu, il l’a faite !

13 ans d’histoire revisités en 320 pages et près de 700 Unes, signées par Cabu, Carali, Dimitri, Fournier, Gébé, Golo, Hugot, Nicoulaud, Reiser, Siné, Willem et Wolinski, et présentées par des témoins de l’époque : Robert Badinter, José Bové, Cabu, Carlos Giménez, Iegor Gran, Gisèle Halimi, Alain Krivine, Raymond Marcellin, Bernard Maris, Fabrice Nicolino, Jack Ralite, Michel Rocard et Luis Sepúlveda.

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Dégage Marine ! - Recueil de dessins Charlie Hebdo - février 2014

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Présentation Charlie Hebdo :

Depuis son accession il y a trois ans à la tête du FN, Marine Le Pen n’a cessé de grimper dans les sondages. Elle a réussi à s’imposer, à rassembler, et surtout à faire croire que le FN, depuis le départ de son père, est devenu un nouveau Front National.
Sa technique ? Un discours moins outrancier, des dérapages contrôlés qui lui permettent de donner un vernis inédit au FN.
Pourtant, hormis les efforts de communication, rien n’a changé dans ce parti créé par d’anciens collabos : l’immi- gré reste le bouc émmissaire, le programme économique est toujours aussi inexistant, et la dirigeante n’a jamais clairement renié les fondements idéologiques de son parti.
À l’heure où la dynastie Le Pen — de Jean-Marie à Marion Maréchal — grignote toujours plus de points dans les son- dages et à l’aube des élections municipales et européennes pour lesquelles le Front National risque d’atteindre des scores record, Cabu, Catherine, Charb, Honoré, Jul, Luz, Riss et Willem dressent le portrait décapant de la prési- dente du FN.
Pour ne pas oublier que le FN n’est pas un point de détail de la vie politique.

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Dégaze François ! - Recueil de dessins Charlie Hebdo - février 2014

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Présentation Charlie Hebdo :

Quand la chenille se transformera-t-elle en papillon ?

Celui qui a été surnommé Flanby, Capitaine de Pédalo, Édredon, Guimauve le Conquérant, Fraise Flagada, Pépère tarde à faire rêver les Français. Les dessinateurs de Charlie Hebdo, heureusement, n’ont rien raté depuis le début de son mandat. En 140 dessins, Cabu, Catherine, Charb, Coco, Félix, Foolz, Honoré, Jul, Luz, Riss, Schvartz et Tignous dressent le bilan de ses deux premières années.

Le livre indispensable pour ne pas s’ennuyer pendant les trois années qu’il reste !

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Le Front National expliqué à mon père - Hors-Série Charlie Hebdo - jan./fév. 2014

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Présentation Charlie Hebdo :

Le FN de Marine Le Pen est-il différent du FN de Jean-Marie Le Pen ?

À quoi ressemble l’électeur frontiste en 2014? Les militants du FN ont-ils toujours le crâne rasé dehors et dedans ? Un électeur de droite est-il potentiellement un électeur frontiste ? Quelles sont les passerelles idéologiques entre l’UMP et le FN ? Le FN est-il vraiment laïque et républicain ? Les prolétaires ont-ils troqué la faucille et le marteau pour la croix celtique? Toutes les extrêmes se valent-elles? Quels sont les modèles du FN en Europe ? Les réponses à toutes ces questions, qui s’imposent en cette année doublement électorale (municipales en mars, européennes en mai), vous les trouverez dans ce hors-série, qui dresse un portrait documenté et argumenté du « nouveau Front national ». Pour comprendre et continuer à combattre un parti toujours d’extrême droite, mais «relooké» par sa présidente et adapté à la nouvelle donne sociale, économique et politique.

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Procès en racisme, ou l’art de museler la critique : réponse de Zineb El Rhazoui à Olivier Cyran

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Le 5 décembre dernier, j’ai appris par voie de presse que je souffrais d’un terrible mal. Le diagnostic, fait par Olivier Cyran sur les colonnes du site article 11, est sans appel : je suis raciste. Étant de citoyenneté française, je me suis inquiétée d’identifier, et vite, avant que le mal ne me ronge davantage, quelles étaient les races susceptibles d’exciter mes anticorps de femme blanche. Mes soupçons se sont naturellement dirigés vers les descendants de ces hordes exotiques dont on dit qu’elles envahissent la Gaulle pour manger notre pain, le mien. Les Chinois et dérivés ? Aucune plainte asiatique contre ma personne en ce sens. Les noirs d’Afrique et d’ailleurs ? Il se trouve justement que c’est la couleur de l’homme que j’aime. Les Indiens ? Ça doit également se trouver dans mon palmarès amoureux. Les buveurs de Vodka ? Je rentre tout juste d’une année d’exil slovène, et je n’ai pas particulièrement le souvenir d’avoir été allergique aux charmes slaves. Qui alors ? Les « white » ? Les « blancos » ? Je ne m’aventurerai pas non plus à penser qu’Olivier Cyran puisse être un tenant de la théorie du « racisme anti blancs ». Non. A peine entamée, la lecture de sa tribune, j’ai été rassurée de voir que son diagnostic se voulait plus précis que ça : mon racisme, Dieu –le con– merci, ne vise que les musulmans, et ce dangereux syndrome, je l’aurais attrapé à la Rédaction de Charlie Hebdo. Maladie professionnelle alors. Olivier Cyran étant lui-même un ancien de la maison, que je n’ai hélas jamais eu la joie de rencontrer, puisqu’il a eu, lui, la chance, et à l’en croire les couilles, de se barrer avant que l’infection ne se propage dans le canard, j’ai décidé donc de lui répondre en le tutoyant, puisqu’on se tutoie entre collègues à Charlie.

Olivier, tu pars du postulat que les musulmans, d’Azerbaïdjan, de Bosnie, de Malaisie, d’Egypte ou du Burkina, représentent un tout que l’on peut dénommer « race ». Et bien il se trouve justement que c’est celle à laquelle j’appartiens. Je suis athée et je le revendique ? Peu importe, puisque tu ne nous demandes pas ce qu’on pense, tu parles de racisme, donc de race. On ne va pas tourner autour du pot, car je ne doute pas une seconde que comme moi, tu fasses parfaitement la distinction entre une religion et une race. Si tu commets ce désolant amalgame, c’est parce que tu reprends à ton compte un raccourci sociologique qui trouve son origine dans la démographie française : nos musulmans, ici, ce sont le plus souvent ceux que l’on appelle les « Arabes ». Je commence un peu à comprendre pourquoi tu parles de racisme. Mais soyons tout de même précis ; il ne s’agit pas des Arabes du Liban que l’on croise rarement dans les cités, ni de la minorité arabe Ahwazi persécutée en Iran, mais dont personne n’entend parler en France, et encore moins des Arabes du Qatar qui engraissent LVMH. Non, tu parles plutôt des « Arabes » d’Afrique du Nord, et là aussi, il se trouve que c’est la « race » qui m’a engendrée. D’ailleurs, pour ta gouverne, sache que ces « Arabes » là n’en sont pas toujours. Les plus cultivés en France savent qu’ils sont berbères, mot d’origine grecque, « Barbarus », qui nous désigne nous autres Amazighes, Imazighen, Hommes libres comme nous aimons nous définir. Je suis ainsi triplement légitime pour lever la confusion manifeste dont tu fais preuve lorsque tu identifies ceux que tu prétends défendre : la race musulmane.

Musulmane tu demeureras…

Parmi les individus que tu assignes à cette catégorie raciale, il y a des athées militants, comme moi, forcément laïques. Il y a des athées qui ont d’autres chats à fouetter, laïques aussi. Il y a des athées qui aiment Charlie Hebdo et le soutiennent, d’autres moins ou pas du tout. Il y a des agnostiques, des sceptiques, des libres penseurs, des déistes, laïques aussi. Il y a des croyants non pratiquants, mais politiquement islamistes, des pratiquants laïques, ou encore des « sans avis » qui ne souffrent pas au quotidien à cause de Charlie Hebdo. Il y a des convertis au christianisme, Ô combien laïques, car ils ont subi les affres de la théocratie dans leurs pays d’origine… Et il y a enfin les intégristes, les islamistes militants, les tenants d’une identité définie avant tout par la religion, et ce sont ceux-là que tu as choisi de défendre. Ceux-là, ce sont ceux qui, laïcité oblige, n’ont d’autre choix que de crier au racisme, la larme à l’œil et la main sur le cœur, sous prétexte que leur « sentiment religieux » a été bafoué par un dessin de Charlie. Parmi eux, tu en trouveras beaucoup qui revendiquent la laïcité en France, mais votent Ennahda en Tunisie, qui font leurs courses dans les boucheries Hallal à Paris, mais crieraient au scandale si un hurluberlu décidait d’ouvrir une charcuterie à Djeddah. Qui s’indignent quand une crèche licencie une employée voilée, mais qui se taisent lorsqu’un proche oblige sa fille à porter le voile. Ils sont minoritaires, mais ils sont le standard que tu as choisi pour aligner notre identité à tous.

Trêve de généralités, que je ne pensais pas nécessaires à rappeler à un homme de plume. Si j’ai pris la mienne pour te répondre, ce n’est pas seulement pour me défendre d’être raciste, mais c’est surtout parce que de mémoire de journaliste, j’ai rarement ressenti une tribune comme telle autant que la tienne. Si tu permets à une « Arabe » d’exprimer elle-même ses doléances, laisse-moi te dire que ton discours est même ce qu’il y a de plus raffiné en matière de racisme en France. Rares sont aujourd’hui ceux qui se risqueraient à crier sur les toits « Bougnoulen Raus ! ». Les extrémistes qui le feraient se trouveraient immédiatement conspués par toi, par moi, et par une majorité de Français. Pour commencer, tu cites Bernard Maris, Catherine, Charb, Fourest… Et moi, et moi ? Tu as préféré taire mon nom, alors que ce sont bien mes articles que tu pointes du doigt comme dangereusement « islamophobes », donc, selon toi, forcément racistes. Je me suis franchement demandé pourquoi, et je ne vois que deux options. Soit cela te gênait d’apprendre aux détracteurs de Charlie Hebdo (qui ne peuvent adhérer à ton raisonnement que s’ils ne le lisent pas) que l’auteure de ces insanités racistes appartient justement à la race musulmane. Soit tu n’as simplement pas estimé ma personne digne d’être citée, puisque dans un canard de fachos comme Charlie, je ne peux être que l’Arabe de service. Moi, on m’aurait embauchée pour servir d’alibi, pour que Charlie fasse son quota de diversité, mais tu n’envisages en aucun cas que l’on ait pu m’intégrer à l’équipe simplement pour les mêmes raisons que toi il y a quelques années. Un Olivier, on l’engage forcément pour ses qualités professionnelles, une Zineb, elle, on ne l’engage que par discrimination positive. A moins que tu ne m’aies « épargnée » parce qu’avec moi, tu n’as aucun compte personnel à régler, contrairement à une bonne partie de tes anciens collègues. Dans ce cas là, j’engagerais les lecteurs à chercher les motivations de ta tribune ailleurs que dans le débat d’idées.

Racisme par omission

Une Zineb qui crache sur l’islam, ça te dépasse hein ? ça te déconcerte tant que tu as préféré ne pas me citer, pour ne pas introduire le doute quant à la véracité du procès de racisme que tu nous fais, nous les journalistes de Charlie. Si l’expression « cracher sur l’islam » te choque, laisse moi là aussi te répondre. Pourquoi diable un « blanc » qui crache sur le christianisme serait un anticlérical, mais une Arabe qui crache sur l’islam serait, elle, une aliénée, un alibi, une Arabe de service, une incohérence que l’on préfère même ne pas citer ? Pourquoi ? Penses-tu que les gens de ma race et moi même soyons congénitalement hermétiques aux idées, universellement partagées, d’athéisme et d’anticléricalisme ? Ou bien penses-tu que contrairement aux autres peuples, notre identité soit uniquement structurée par la religion ? Que reste-t-il d’un Arabe lorsqu’il n’a plus l’islam ? A t’entendre, les gens comme moi seraient des espèces de harkis du coran, des traîtres si profondément rongés par un complexe racial qu’ils ne nourrissent qu’un seul regret, celui de ne pas être nés blanc. Mais moi, mon interaction avec les musulmans et les Arabes ne date pas de la marche des beurs. Je suis ce qu’on appelle une blédarde, née au Maroc d’un père indigène et d’une mère française. C’est là-bas que j’ai été scolarisée et que j’ai commencé à exercer le métier de journaliste dans un hebdomadaire fermé par le régime en 2010. Mes collègues du bled t’expliqueront comment, en 2006, l’Etat policier du Maroc, qui avait d’autres comptes à régler avec nous, a organisé une fausse manifestation d’islamistes en bas de la rédaction du Journal Hebdo, accusé d’avoir publié les caricatures de Charlie. En réalité, il s’agissait d’une photo d’un inconnu attablé à une terrasse de café et tenant dans ses mains un numéro de Charlie Hebdo. Je t’informe d’ailleurs que ta tribune dans Article11 a été reprise par des sites marocains, le même genre de sites qui ne s’aventurera jamais à mettre son nez dans une affaire de corruption impliquant le roi par exemple. Je ne te cache pas que sur ce coup, tu n’as pas seulement fait plaisir aux islamistes, mais aussi à la dictature marocaine qui m’a poussée moi-même et plusieurs de mes confrères sur les chemins de l’exil, mais qui continue à nous traquer, nous les journalistes indépendants, comme des traîtres à la nation, des suppôts de puissances étrangères hostiles au Maroc, voire à l’islam. Une tribune comme la tienne vaudrait son pesant d’or pour la barbouzerie makhzenienne qui a commandité il y a quelques mois un « dossier » à charge de Charlie dans un journal de caniveau de Casablanca. On y apprend notamment que l’attaque de notre siège au cocktail Molotov en novembre 2011 serait une arnaque à l’assurance, et que Charb roule en Ferrari grâce à tout le pognon qu’on se fait. Je ne sais pas si t’as eu de ses nouvelles depuis que t’as quitté le journal, mais sache qu’il n’a toujours pas passé son permis. Dans un autre article marocain sur Charlie, j’ai appris que j’y avais été embauchée parce que j’aurais couché avec Caroline Fourest et que mes reportages étaient financés par les services secrets algériens, espagnols, israéliens… Manifestement, une bougnoule ne peut vraiment pas être recrutée pour les mêmes raisons qu’un Olivier.

Je sais mon vieux que tu n’as rien à voir avec toute cette racaille journalistique qui sert la dictature de Mohammed VI, mais je souhaite simplement de montrer à qui tu fais plaisir, si mes papiers à moi sur l’islam peuvent faire plaisir au passage à quelques membres du FN.

Tu vois Olivier, moi, blédarde née au bled, assignée malgré moi à une case religieuse, pas seulement par toi, mais surtout par un Etat théocratique qui ne me laisse pas le choix de ma foi et qui régit mon statut personnel par des lois religieuses, je me suis toujours demandé pourquoi des gars comme toi se couchent devant la propagande islamiste. Moi, les lois de mon pays ne m’accordent pas le quart des droits que tu as acquis à ta naissance, et si je me faisais agresser ou violer dans les rues de Casa par un barbu, comme cela m’a été promis dans des centaines de mails –jamais pris au sérieux par la police marocaine- les sites qui ont repris ta tribune diront certainement que je l’ai cherché, puisque je ne respecte pas l’islam. Et toi, ici en France, dans un Etat laïque, tu ressasses sans en cerner toute la teneur ce discours moralisateur selon lequel il faudrait « respecter l’islam », comme le réclament des islamistes qui ne se demandent pas si l’islam respecte les autres religions, et les autres tout court. Pourquoi diable devrais-je respecter l’islam ? Il me respecte lui ? Le jour où l’islam manifestera un tant soit peu d’estime envers les femmes d’abord, et envers les libres penseurs ensuite, je te promets de revoir mes positions.

Le FN ? Connais pas.

C’est pour voir ce jour-là que je me bats auprès de tous les athées du Maroc, de Tunisie, d’Egypte ou de Palestine, et non pour faire plaisir au FN comme tu l’expliques dans ta tribune. Car crois-moi, beaucoup de virulents athées du monde arabe, si virulents qu’ils séjournent régulièrement en taule pour blasphème, n’ont jamais entendu parler de Marine Le Pen, et se foutent comme de l’an mil de savoir si leur discours plait à l’Extrême droite française, occupés qu’ils sont à combattre la leur : l’islamisme. Si tu nous le permets, à nous autres « islamophobes » de race musulmane, nous pensons que l’émancipation de nos sociétés passera forcément par l’affranchissement du joug de la religion d’Etat. Comme l’islam l’est à peu près partout dans les pays dits arabes, tu y trouves aussi une forte opposition à la théocratie, qui se nourrit aussi bien de l’universel de la séparation des pouvoirs que du scepticisme et de l’historicisation des sources islamiques. Nous nous permettons à peu près tout, comme par exemple de penser que Mahomet, et même Allah, ne sont pas irreprésentables. Caricatures, parodies de versets coraniques ou de hadiths, il suffit d’aller faire un tour sur nos forums pour y voir que Charlie n’est pas précurseur en la matière.

Faut nous comprendre, car vois-tu, des siècles après sa mort, Mahomet nous impose encore sa loi. Il est en quelque sorte le chef d’Etat perpétuel de cette oumma qui nous ôte notre liberté de penser, ou qui m’interdit à moi par exemple d’hériter à égalité avec mes frères ou encore d’épouser l’homme de mon choix. Pourquoi voudrais-tu, toi le contestataire, qu’un homme ayant autant de pouvoir que lui puisse se soustraire à la critique ? D’autant que lorsque je te parle de lois, je ne fais pas référence à d’obsolètes décrets coraniques, mais bien au droit positif de nos pays, au code civil qui régit nos mariages, divorces, héritages, gardes d’enfants, etc. Oui, c’est Mahomet, au nom d’Allah, qui en décide, et non pas nous autres hommes libres égaux à toi. Pour toutes ces raisons, laisse moi te dire que ce ne sont pas les représentants du culte islamique en Europe, dont tu entérines ces sornettes de « respect de l’islam », et qui, eux, profitent bien des joies de la laïcité, qui viendront fixer les limites de notre liberté d’expression. Ne te méprends pas Olivier, car l’antiracisme est bien du côté de Charlie Hebdo qui ouvre ses colonnes à des gens comme moi, qui ne peuvent s’exprimer dans leur pays sous peine de prison ou d’agression, plutôt que de ton côté à toi qui consens à livrer toute la « race musulmane » à son clergé autoproclamé. Charlie a conscience du bouillonnement intellectuel et idéologique qui anime le monde musulman, il a compris qu’une guerre s’y livrait entre la liberté et la dictature politico-islamiste, qu’elle date d’avant ou d’après les printemps arabes, et Charlie a tout simplement choisi son camp : le nôtre, le sien, celui des anticléricaux. Si le blasphème est un droit acquis par les héritiers de la civilisation chrétienne, pourquoi le dénies-tu aux musulmans ? Pourquoi l’Etat islamique serait-il acceptable en Tunisie ou en Egypte, mais pas en France ? N’est-ce pas cela, le racisme ?

Procès en racisme, ou l’art de museler la critique

Loin de moi l’idée de te faire endosser cette analyse, car bien qu’elle découle logiquement de ta lecture, je n’irai pas jusqu’à dire que tu l’adopterais. J’ai tenté de déceler les raisons qui t’ont fait commettre un tel écueil, et je les ai trouvées dans un autre raccourci qui sert de ciment à ton raisonnement. « Peu m’importent le voile, les talons hauts ou même le tee-shirt Camaïeu made in Bangladesh, du moment que la personne dessous, dessus ou dedans mérite le respect », disais-tu dans ta tribune. L’honorable intention philanthropique que tu montres fait malheureusement l’amalgame entre la critique des idées et celle des personnes. Faut-il rappeler que le fondement de toute rhétorique saine, c’est de ne jamais faire d’argumentum ad hominem. Inversement, honnir une idée ne doit jamais mener à sa personnification. Critiquer le voile ne revient pas à humilier chaque femme voilée, pas plus que critiquer l’islam ne revient à conspuer chaque musulman. Les femmes voilées de ma famille sont moins susceptibles que toi à cet égard. Bien que je ne me cache pas de mon aversion pour le bout de tissu qu’elles portent sur la tête, elles ont compris que cela n’enlevait rien à l’affection et au respect que je peux leur témoigner –ou pas- pour des raisons simplement humaines. En faisant ce raccourci, tu reprends encore une fois à ton compte les arguments des chiens de garde de l’islamophobie. Privés des lois canoniques qui leur servent d’outil de pouvoir dans les pays musulmans, ils se ruent sur les lois anti raciales en France pour faire taire les détracteurs de leurs croyances. Ils se tuent alors à vouloir nous faire admettre que critiquer le voile revient à dénier leur dignité à celles qui le portent, et que c’est donc du racisme. Critiquer Mahomet, c’est humilier chaque musulman à titre individuel, et c’est donc du racisme. Voilà leur équation, et toi, Olivier, tu as mordu à l’hameçon.

Pas moi, car le spectre du racisme que tu crains tant que tu adoubes les thèses de l’extrême droite islamique et que tu jettes la pierre à tes anciens collègues pour échapper à toute suspicion, ce spectre là, je ne le crains pas. Il est si absurde de me soupçonner de racisme que même toi, tu as préféré censurer mon nom dans ta tribune, alors que tu as cité tous les autres. Ton texte, moi l’Arabe dont tu as préféré ne pas citer le nom, je l’ai ressenti comme raciste aussi parce que tu m’obliges moi, l’Arabe, à défendre mes collègues les blancs. Pourquoi dois-je avoir plus de légitimité qu’eux à porter ces idées ? Pourquoi ta tribune exige-t-elle de moi de te rappeler mon nom et mon identité ? Je t’engage à y réfléchir. Tu me dénies le droit de critiquer la religion que j’ai étudiée comme matière obligatoire à l’école de la maternelle au bac, et qui aujourd’hui encore, m’interdit de prendre la même chambre d’hôtel que mon mec quand je veux passer un week-end à Marrakech, sous prétexte qu’on n’a pas un acte de fornication légal signé par Mahomet. Quant à mes collègues de Charlie, ils doivent carrément se la fermer ou dessiner des sapins de noël à chaque fois qu’il leur prend de vouloir critiquer la dictature de l’islam, sous prétexte qu’ils sont blancs. Belle définition de l’anti-racisme.

Si tu n’as rien lu d’autre que Malek Chebel, puisqu’il est le tenant le plus vulgarisé de l’islam-religion-de-paix-et-d’amour, je te conseille vivement de t’acheter un bouquin de Sira d’abord pour te faire une idée toi même des enseignements de Mahomet, et tu me diras après si tu trouves toujours ça dégueulasse qu’on les critique. Sinon, va carrément faire un tour dans les librairies salafistes qui font florès en région parisienne, et tu me diras si tu penses toujours que la haine est du côté de Charlie Hebdo. D’ailleurs, reconnais que l’augmentation de leur nombre depuis une quinzaine d’années –date à laquelle, dis-tu, Charlie a curieusement commencé à s’y intéresser- ne correspond en rien à une éventuelle explosion démographique des musulmans en France, mais plutôt à une dérive idéologique, financée à coup de pétrodollars, qui touche une minorité radicalisée de ces musulmans.

Esprits éclairés, apprenez l’islam !

Tu trouveras dans ces livres bien des perles, comme le mariage de jouissance (Zawaj al-Mut’a). Pratiqué en temps de guerre par les musulmans, ce contrat de mariage unilatéral, puisque c’est le guerrier vainqueur qui en décide, peut durer une heure, deux heures ou quelques jours, et est censé permettre aux combattants d’Allah de se vider les couilles (pardonne la grivoiserie, mais c’est impossible d’appeler cela autrement) pendant leurs razzias. C’est cela semble-t-il, qui s’est produit en Syrie, avec cette indémêlable histoire de djihad sexuel. Dans ta tribune, tu as cité un article dans Charlie, dont je suis l’auteure, qui aborde ce sujet, et que tu as qualifié de « pseudo enquête » fondée sur une abominable rumeur islamophobe. Je te concède que ni toi, ni moi, n’avons été sur place pour constater la pratique, vu les conditions difficiles d’exercice du journalisme en Syrie en ce moment. Mais pour toi, il a suffi que Mohamed al-Arifi nie la fatwa qui lui a été attribuée et qui appelait à ravitailler les djihadistes en femmes, pour que tout ceci n’ait plus aucun fondement. Penses-tu que le FIS en Algérie ou al-Qaïda partout ailleurs aient attendu al-Arifi pour se servir ? [...] D’ailleurs, tu as également fait référence à un autre de mes articles –toujours sans me citer- dont tu as retenu le chapô pour illustrer la dangereuse dérive nationaliste de Charlie Hebdo. Pour toi, ce texte qui parle d’un groupe de salafistes belges dénoncerait le danger d’invasion de notre occident chrétien par les hordes barbares musulmanes. « Les frites seront-elle bientôt toutes halal ? », me demandais-je. T’as simplement oublié de rappeler que le héro burlesque de mon papier est un Belge converti du nom de Jean-Louis, alias le soumis. Nulle question de racisme alors, mais bien d’intégrisme. Depuis la sortie de cet article, le grand rouquin a été arrêté pour cause de cellule de recrutement pour le djihad en Syrie. A croire que je n’avais pas totalement tort de m’intéresser à son cas.

Tu vois Olivier, ce Charlie qui n’était résolument pas raciste lorsque tu y officiais, et qui le serait inexorablement devenu depuis que tu l’as quitté, n’a pas de leçons d’anti racisme à recevoir de toi, et c’est l’Arabe qui te le dis. Moi, je n’ai pas bossé avec Val, et je ne sais pas si comme tu l’as fait, j’aurais été capable d’écouter l’éloge d’Israël, Etat colonial et raciste, à chaque réunion de rédaction pour garder mon job. Moi, c’est bien avec la plume de Charb, l’une des plus pro palestiniennes de la presse française, que je trouve mes affinités. Charb, à cause de ce lynchage auquel tu contribues aussi par la confusion de tes idées, est aujourd’hui menacé par al-Qaïda et vit sous protection policière. De quel côté est la haine alors ?

Salutations collégiales,

Zaynab bint Mohammad ibn al-Mâatî al-Rhazwî al-Harîzî.



Extrait de cercledesvolontaires.fr

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